Le
1er
février 2013
Cher
Jésus,
Il
n’est pas dans mes habitudes de réclamer ton aide à tort et à
travers. Tu le sais, les prières que je t’adresse ne me concernent
que très rarement. Mais aujourd’hui, je crois que j’ai besoin de
toi. Bien sûr, il ne s’agit pas uniquement de moi. J’ai besoin
de toi pour m’aider à comprendre les gens.
Voilà.
Depuis quelques années, je suis face à un dilemme cornélien. Il y a dix ans, presque jour pour jour, je me suis rendue compte que, malgré moi, malgré tout, je pouvais tomber amoureuse d’une personne de même sexe que moi. Que malgré le fait que je sois une fille, je pouvais aimer une fille. J’avais quinze ans, et j’étais alors beaucoup plus occupée à savoir comment je pouvais gérer cette découverte, vis-à-vis de moi comme de mon entourage, qu’à me poser des questions sur l’impact que cela pouvait avoir sur ma foi.
Mais très vite, cette question m’a rattrapée. Catholique, pratiquante, très investie dans la vie paroissiale, je me suis rendue compte que s’ouvraient face à moi deux chemins qui n’allaient pas de façon évidente dans la même direction. Je suis restée longtemps à l’embranchement de ces deux voies. A réfléchir. Peser les choses. Comprendre. Avancer de quelques pas dans un sens, revenir en arrière, changer de route, mais reculer encore. Je ne parle pas là du « monde extérieur », des contraintes familiales, des remarques censées être amicales, censées m’aider. J’y reviendrai. Non, je parle ici du déchirement intérieur que peut provoquer un choix si difficile à faire. J’ai mis du temps à comprendre.
J’étais une jeune fille, aimant Dieu et aimant le message du Christ, croyant en l’Amour de son prochain, à l’entraide, à la solidarité, à l’égalité. Une jeune fille qui se sentait tout à fait à sa place dans le rite eucharistique du dimanche, qui participait activement à chaque office. Mais j’étais également, et ce presque du jour au lendemain, une adolescente dont le cœur battait pour une autre. Et ça, ce n’était absolument pas prévu au programme. Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant « Aujourd’hui, je décide de chambouler tous les piliers de ma jeune vie, de me mettre moi-même des bâtons dans les roues et de faire de la peine à ceux qui m’aiment ». Promis, rien ne s’est passé de cette façon. Et pourtant, c’est tombé sur moi.
Quelques mois, peut-être quelques années à flotter d’un avis à l’autre, d’une conviction à un mode de vie, de la raison à la passion. Et puis rien. Pas de choix possible. C’était finalement assez simple. Le Christ que j’aime aime ceux qui l’aiment et ceux qui s’aiment. Finalement, avec du recul, je n’ai plus vu le problème que je m’étais posé. En quoi aimer ou être aimé pouvait aller à l’encontre d’une religion dont le Message est avant tout l’amour ? Où pouvait bien se situer l’incohérence ? Cette pensée m’a relativement apaisée, et j’ai pu, durant quelques années, vivre intérieurement cette cohabitation inhabituelle de façon relativement sereine.
Bien sûr, j’ai pour cela dû fermer mes oreilles à certaines réflexions. Les « contre-nature », « fornication », ou « pêché » d’un côté. Les « cathos-fachos », « intégristes » ou « culs-bénis » de l’autre. Personne ne m’a jamais manqué de respect. Personne ne m’a ouvertement insultée. J’ai eu cette chance. J’ai cru l’avoir. Mais en fait, c’était un leurre, un mensonge de moi à moi-même.
Parce qu’en effet, aucun homo, aucune personne gay-friendly ne m’a jamais reproché clairement ma religion. Aucun catholique ne m’a jamais dit que j’avais tort de « vivre cette vie ». Je me suis donc sentie chanceuse et bien entourée pendant des années.
Mais mes yeux étaient fermés, peut-être par manque de maturité, sûrement pour me protéger inconsciemment. Je ne me sentais pas concernée, je m’empêchais de prendre les choses contre moi parce qu’en effet, rien n’était dirigé dans ce sens. J’ai eu tort. Parce que même si les uns parlaient « des homos en général, pas tous, pas toi », et les autres « des cathos dans leur globalité, sauf certains, sauf toi », et bien en fait, si, moi aussi. Je ne suis pas un élément à part, hors catégorie, puisqu’aujourd’hui chacun doit figurer dans une case. Mais j’ai eu la chance, ou la malchance selon le point de vue, d’appartenir à deux « phénomènes sociaux ». A deux minorités.
Au
moment où j’ai compris ça, j’ai arrêté d’être lâche.
Enfin, déjà avec moi-même. Arrêter de me mentir, et me sentir
concernée, vraiment. Et c’est là que mon « drame »
intérieur opère.
Quoi faire, quoi dire ?
Les gens autour de moi sont-ils vraiment répartis en deux camps ?
Dois-je choisir le mien, ou rester Suisse ?
Me taire, ou hurler ?
Faire face, ou pleurer dans mon coin ?
A ce jour je ne sais toujours pas quel comportement adopter, quelle ligne de conduite suivre, à quoi m’en tenir. D’où cet appel, cette lettre, cette prière.
Quoi faire, quoi dire ?
Les gens autour de moi sont-ils vraiment répartis en deux camps ?
Dois-je choisir le mien, ou rester Suisse ?
Me taire, ou hurler ?
Faire face, ou pleurer dans mon coin ?
A ce jour je ne sais toujours pas quel comportement adopter, quelle ligne de conduite suivre, à quoi m’en tenir. D’où cet appel, cette lettre, cette prière.
Jusque-là, je l’avoue, je me suis tue. J’ai fait profil bas, souris bêtement, commenté à peine, tourné le regard. Peut-être parce que rien ne m’obligeait à réagir, puisque ma vie de tous les jours n’en était absolument pas atteinte. Puisque je vivais les choses en flottant, en aimant, en priant, en allant à l’Eglise, sans recevoir de coup direct au visage.
Oui mais voilà.
Maintenant, tout le monde s’en mêle.
Tout le monde débat sur ma vie.
Je pourrais, là encore, éviter les vagues et ne pas me sentir concernée. Après tout je n’ai pas l’intention de me marier dans les semaines à venir. Mais je n’ai plus quinze ans. Je me dois d’être honnête, ne serait-ce qu’envers moi-même, et d’admettre ma douleur. La douleur de me sentir insultée et bafouée par les deux camps.
MES deux camps.
Oui, ça fait mal de lire « faudrait brûler tous ces cathos fachos ». Surtout quand ça vient de gens qu’on apprécie.
Même si c’est ironique.
Même si c’est pour « plaisanter ».
Même si c’est juste pour faire causer.
Oui, c’est blessant d’entendre « les homos ont le droit d’exister mais pas celui de vivre une vie comme les autres ». Surtout venant de personnes qui ont les mêmes croyances que moi, qui sont censées avoir les mêmes valeurs.
Le droit d’exister ? Entendu comme « le droit de vivre » ?! Ouf, l’échafaud n’est plus la seule fin de ma vie alors.
Si je me marie, avec la personne que j’aime, si j’ai des enfants que j’élève dans l’amour, avec des bases familiales solides, des valeurs humaines et éthiques, des principes qui ont fondé ma vie, je suis en tort ?
Si la personne que je choisis pour écrire mon histoire est du même sexe que moi, suis-je en contradiction avec ma foi en un Dieu d’amour, qui prône la tolérance et la paix ?
Et
alors, si je choisis d’aimer le Christ, d’aller à l’Église,
de prier en communion avec une communauté, je « trahis »
tout un groupe de personne se battant pour mes droits ?
Je renie l’effort de ceux qui veulent m’aider à vivre pleinement une vie « normale », sans distinction ? J’évolue dans un monde de mensonge, de cruauté et d’intégrisme religieux ?
Je renie l’effort de ceux qui veulent m’aider à vivre pleinement une vie « normale », sans distinction ? J’évolue dans un monde de mensonge, de cruauté et d’intégrisme religieux ?
Si je fais le bilan, mes torts sont infinis et ma culpabilité croît de manière exponentielle.
Où que je regarde, je fais erreur.
Quelle que soit le choix que je fasse, je suis un traître, une infidèle, je ne comprends pas les enjeux de la société actuelle.
Je dois me positionner.
Si je donne mon avis, je prends parti, je suis remisée d’un côté ou de l’autre de la balance. Si je me tais, je suis une lâche incapable d’avoir une opinion établie, dépourvue de jugement.
Ne
serai-je qu’un âne de Buridan, qui hésitera jusqu’à son
dernier souffle et se perdra dans une bataille intérieure ?
Ou bien me donneras-tu la force de porter à bout de bras ces deux parties de moi que tous veulent opposer ?
Ou bien me donneras-tu la force de porter à bout de bras ces deux parties de moi que tous veulent opposer ?
Car
aujourd’hui j’ai compris.
J’ai compris que la force dont j’ai besoin, ce n’est pas celle qui me permettra de faire un choix. Je n’ai pas à « choisir ». D’ailleurs, le puis-je vraiment tout en restant moi-même, entière ? Bien sûr que non. Je n’ai pas l’intention d’être une moitié de moi-même. Je suis homo, et je suis chrétienne. Et je n’ai pas à répondre aux attaques indirectes des uns et des autres pour asseoir la légitimité de mon existence.
J’ai compris que la force dont j’ai besoin, ce n’est pas celle qui me permettra de faire un choix. Je n’ai pas à « choisir ». D’ailleurs, le puis-je vraiment tout en restant moi-même, entière ? Bien sûr que non. Je n’ai pas l’intention d’être une moitié de moi-même. Je suis homo, et je suis chrétienne. Et je n’ai pas à répondre aux attaques indirectes des uns et des autres pour asseoir la légitimité de mon existence.
Je vis avec la personne que j’aime, et il s’avère que c’est une fille. J’ai l’intention d’avancer sur le même chemin qu’elle aussi loin qu’il puisse nous emmener. J’espère construire une famille, aménager un foyer chaleureux. Élever des enfants dans l’amour, les aider à grandir Leur inculquer des valeurs, les valeurs qui m’ont moi-même construites. Et le faire en couple.
Je
ne vois pas en quoi je suis différente d'une autre. Je ne vois pas
en quoi ma vie devrait être différente de celle d'une autre. Comme
toutes les petites filles j'ai rêvé de me marier, d'avoir une belle
robe, une traîne et un bouquet de fleurs blanches. Comme toutes les
jeunes filles je rêve d'avoir des enfants qui jouent dans mon
jardin. Alors pourquoi tant de colère lorsque moi ou d'autres osent
y penser, l'espérer ? Comme tous les parents je rêve d'avoir
un enfant qui traversera sa vie sans encombre, sans problème, sans
douleur.
Non, je ne souhaite pas peupler le monde d'homos et prendre le pouvoir !
Non, avoir des parents homos, hommes ou femmes, ne déterminent pas l'orientation sexuelle de l'enfant ! Non, une famille homoparentale n'est pas plus à risque qu'une autre famille, quelle qu'elle soit !
Je ne dis pas que je ferai mieux que mes parents, je dis juste que j'essaierai d'en faire autant.
Je ne dis pas que les couples homos ne divorceront pas, mais simplement qu'ils ne sont pas plus instable que n'importe quel couple hétéro.
Qu'un couple homo qui veut un enfant a tellement d'obstacles à franchir que la décision est le plus souvent réfléchie, mûrie, pensée, élaborée. Ce n'est même pas une décision facile à prendre. D'autres enjeux entrent en compte. Et encore plus maintenant que l'on approche de cette possibilité, que ce droit est à notre portée.
En effet, lorsque je lis qu'il faut « éliminer cette sale race de pd », qu'il faut « re-pénaliser l'homosexualité », que « ces dégueulasses d'homos sont des animaux », etc., ai-je vraiment envie de laisser un enfant entendre tout ça, entendre ses camarades reporter les injures de leurs parents dans la cour de récré ?
Oserai-je laisser croire à mes enfants que le monde est beau, que l'Humanité est fondamentalement bonne, pour les laisser ensuite marcher dans l'arène de l'ignorance, offerts à une lapidation verbale quotidienne ?
Ce n'est pas non plus évident d'expliquer à un enfant que l'un de ses parents n'a génétiquement pas de lien avec lui. Mais si, à défaut de gènes, il peut avoir des droits – tout simplement le droit de l'élever, d'asseoir de façon légale l'amour qu'il lui porte, est-ce que ça ne vaut pas le coup de se battre ?
Alors
voilà, la chose est dite, je suis comme tout le monde. J'ai des
différences, mais depuis quand tout le monde est semblable ? Si
je n'aimais pas les blonds, ou les grands, m'en ferait-on tout un
fromage ? Me dirait-on que j'ai un mode de vie décadent ?
J'ose espérer que non.
En plus de ça, comme tu le sais, je suis chrétienne. Et bien crois-moi ou non, c'est encore devenu plus tabou que d'être homo ! Maintenant, être homo c'est « cool », on reçoit des encouragements, des clins d’œil, des « c'est pour bientôt ! ». Tout à coup tout le monde se soucie de notre sort national, et si on excepte les quelques détracteurs virulents, chacun y va de son commentaire de soutien. Point fort. Mais qu'est-ce que les cathos prennent soudain dans la tronche !
Bien
sûr, il y a des catholiques opposés au mariage et à l'adoption par
des couples homos.
Bien sûr, certains revendiquent leurs idées à grands coups de leçons moralisatrices et d'insultes peu... orthodoxes.
Mais encore une fois, c'est une minorité. La plupart des croyants que je côtoie – je parle plus précisément des gens de ma génération à celle de mes parents- n'ont aucun problème avec l'homosexualité.
Je ne suis pas là pour décider de ce qui est bien ou mal, ce qu'il faut dire ou penser.
Seulement pour une seule chose. Pour poser une question. Qu'en est-il de l'amour et du respect ?
C'est ce que chacun se reproche, finalement, dans cette guerre qui n'a pas lieu d'être. Respect de l'autre dans sa différence. Respect des croyances. Amour de la famille. Amour de l'autre.
Je suis vraiment désolée si je ne comprends pas, il doit manquer un élément à ma conception des choses. Mais les choses ne tournent pas rond, alors je ne suis peut-être pas celle à qui il manque le plus...
Bien sûr, certains revendiquent leurs idées à grands coups de leçons moralisatrices et d'insultes peu... orthodoxes.
Mais encore une fois, c'est une minorité. La plupart des croyants que je côtoie – je parle plus précisément des gens de ma génération à celle de mes parents- n'ont aucun problème avec l'homosexualité.
Je ne suis pas là pour décider de ce qui est bien ou mal, ce qu'il faut dire ou penser.
Seulement pour une seule chose. Pour poser une question. Qu'en est-il de l'amour et du respect ?
C'est ce que chacun se reproche, finalement, dans cette guerre qui n'a pas lieu d'être. Respect de l'autre dans sa différence. Respect des croyances. Amour de la famille. Amour de l'autre.
Je suis vraiment désolée si je ne comprends pas, il doit manquer un élément à ma conception des choses. Mais les choses ne tournent pas rond, alors je ne suis peut-être pas celle à qui il manque le plus...
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